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Six continents de mamans

L’allaitement, c’est mieux

12 décembre 202412 décembre 2024

Chaque année, UNICEF et l’OMS organisent la semaine mondiale de l’allaitement maternel. J’imagine qu’ils font plus qu’une journée parce qu’un seul jour ça passe trop vite dans la vie d’un parent de bébé… donc allez, faisons durer ça une semaine!  C’était du 1 au 7 août 2024. Oups, je l’ai raté… mais ça m’est égal parce que, franchement, on allaite toute l’année. Pour l’occasion, je propose donc une série d’articles sur mon expérience, mes réflexions et frustrations.

Vraiment, est-ce que je vais oser aborder ce sujet délicat et épineux qu’est l’allaitement maternel? En plus avec un titre aussi provocateur que L’allaitement, c’est mieux?

Dans un premier article, j’ai déjà illustré par une histoire vécue le manque de soutien à l’allaitement à la maternité. Le deuxième article rappelle le manque de soutien à l’allaitement une fois à la maison avec le bébé. Dans le troisième, j’illustre le manque d’information complète et juste pour permettre aux mères de faire un choix éclairé.

Cette fois, je m’attaque aux raisons de choisir l’allaitement et j’en rajoute aux freins persistants, en continuité avec le précédent article.

Le lait artificiel, produit miraculeux

Ironiquement, je commencerai par défendre le lait en poudre. On l’appelle aussi lait infantile, lait artificiel, lait de substitut, lait de croissance ou lait maternisé – sûrement appelé comme ça par l’équipe de marketing parce que ça sonne plus rassurant que  « préparation ultra-transformée de lait de vache écrémé enrichie d’émulsifiants, stabilisateurs, minéraux et vitamines.»

Bien que ça soit dans les faits relativement rare (on va y revenir), il arrive que des mère ne puissent réellement pas allaiter. Problème physique, maladie, voire décès… fut une époque où les bébés devaient dans ce cas être nourris avec le lait d’une autre femme (une nourrice), si on avait la chance d’en trouver une. J’ai même déjà entendu parler de bébés nourris au lait de chèvre! Dans ce cas, malheureusement les décès étaient fréquents.

C’est en 1865-1866 que les premières préparations pour nourrissons ont été inventées et commercialisées. Elles ont permis de sauver des vies et étaient utilisées comme un dispositif médical. Bravo aux inventeurs!

Miraculeux mais sur-utilisé

Tout le monde veut le bien des bébés et des mamans. Personne, nulle part, ne se dit consciemment «moi je me fous de la santé, court ou long terme, de ce bébé ou de cette femme.» Personne. Jamais je n’insinuerai que quelqu’un puisse vouloir sciemment nuire au développement de petits humains ou de leur mère.

Le problème, c’est l’utilisation injustifiée et abusive de ce produit miraculeux, sans même qu’on s’en rende compte tellement c’est rendu la norme. Au départ, il a été créé pour être utilisé en cas d’impossibilité d’allaitement, pour sauver des vies. Pourtant, depuis déjà longtemps, il est utilisé pratiquement comme un substitut équivalent en tout point au lait maternel. Je passe la période où il était même vendu comme meilleur que le lait de maman…

Dans les dernières décennies, les campagnes pro-allaitement dans plusieurs pays ont permis une augmentation de l’allaitement. Pourtant, l’OMS dit qu’on pourrait faire mieux et estime que plus de 800 000 vies pourraient être sauvées si l’allaitement était généralisé, en plus de prévenir plusieurs pathologies infantiles et de réduire de 20 000 le nombre annuel de décès par cancer du sein chez les mères, dans les pays riches comme pauvres.

Pourquoi cette sur-utilisation?

L’infographie suivante suivant montre les taux d’allaitement exclusif des bébés entre 0 et 5 mois de différentes régions dans le monde.

Il n’y a pas quelque chose d’étrange? Pourquoi les chiffres sont-ils si différents? Est-ce que vraiment, plus de femmes nord-américaines manquent de lait (26% allaités exclusivement) que les mères d’Asie du Sud, par exemple (60%)? En France, les chiffres sont difficiles à trouver, mais une enquête rapporte que le taux de continuation de l’allaitement maternel à 6 mois serait de seulement 8%. Est-ce que vraiment plus de françaises font le choix éclairé de ne pas allaiter?

Je pense que c’est peu probable… ce qui est sûr toutefois, c’est qu’elles ont vraisemblablement beaucoup moins de support (familial et professionnel), elles ont plus d’argent pour acheter le lait en poudre, l’allaitement est moins normalisé… et je parie que les pédiatres sont plus enclins à rapidement mettre en doute la qualité ou la quantité de leur lait et à suggérer de passer au fameux lait de croissance dès qu’un bébé est plus petit que la moyenne. Et ce, même s’il suit sa courbe.

La peur des courbes

Parlant de courbe, saviez-vous qu’il existe des courbes différentes pour les bébés exclusivement allaités, car la prise de poids est différente (plus rapide au début, plus lente ensuite)?

Je suis persuadée que j’aurais subi beaucoup de pression pour arrêter l’allaitement de mon second garçon si j’avais été en France (je ne sais pas pour le Québec). On m’aurait rapidement suggéré de lui donner du lait de croissance car il était tout au bas des courbes de poids et taille (c’est arrivé à une amie). Ici, on m’a simplement dit que ça semblait normal vu mon petit gabarit et la taille moyenne du père mais que ses formes étaient harmonieuses et proportionnées… et de simplement surveiller l’apparition de problèmes de développement, qu’il n’a heureusement jamais eu.

Dans d’autres pays aussi, allaiter est un parcours de combattante, comme le rapporte cet article de Sciences et Avenir sur le cas de mères en Chine, un des pays avec le plus bas taux d’allaitement au monde. L’article pointe du doigt la publicité agressive pour le lait en poudre, les employeurs parfois hostiles et les belles-mères abusives. Ouch!

La police de l’allaitement

A l’autre extrême du spectre, on trouve ceux qu’on surnomme la police de l’allaitement. Un reportage au Québec vient justement de donner la parole à plusieurs mères qui en ont été victimes. Pression indûe, flanquée du même manque de support, avec en prime culpabilisation et condescendance… ce n’est pas ce dont une nouvelle mère a besoin! Le sujet refait d’ailleurs les manchettes aux cinq ans, à peu près.

Cette attitude, rencontrée dans certaines sphères de la population dans plusieurs pays, n’est pas mieux selon moi que l’abus de la poudre. Evidemment, trouver l’équilibre n’est pas facile et ne se fera pas du jour au lendemain.

Ménager la chèvre et le chou

Toutes cultures confondues, je continue d’entendre autour de moi des variantes sur le thème de « l’important c’est que bébé soit nourri avec amour et prenne du poids». Clairement, je n’adhère pas à cette idée.

C’est ça, ménager la chèvre et le chou? Il est plus facile de justifier l’utilisation du lait artificiel dès le moindre doute ou difficulté avec l’allaitement que d’assurer une formation adéquate des professionnels de santé ou un accès universel des mères à une consultante en lactaction à la maternité. Il est plus facile pour la société, pour les entreprises, de ne pas supporter l’allaitement comme il se devrait, puisque le lait artificiel est disponible. Il est plus facile de dire «c’est le choix de la mère», en affirmant ne pas vouloir la culpabiliser, que d’améliorer le système de support autour des mères pour faciliter l’allaitement naturellement, sans pression, sans quotas dans les hôpitaux. Il est plus facile de trouver des excuses du genre que le père aussi a besoin de former des liens avec l’enfant, plutôt que de parler des mille et une autres façons de les créer, ces liens, et d’insister sur tout ce qu’il peut faire pour accompagner et faciliter l’allaitement.

Une fois que l’enfant grandit, on ne le nourrit pas qu’avec des barres protéinées, des shakes ou même des plats préparés. De plus en plus, avec les sciences de la nutrition qui évoluent et démontrent les effets néfastes à long terme des aliments transformés. On insiste sur la qualité de l’alimentation. On affirme de plus en plus que celle-ci doit être saine, diversifiée, le plus naturelle et non-transformée possible, sans produits chimiques… Pourquoi en serait-il autrement pour le premier aliment de la vie?

Si c’est si bien, pourquoi arrêter?

On focalise beaucoup le débat autour du choix des mères, comme si la raison principale du relativement faible taux d’allaitement était dû au refus d’allaiter. Et si on changeait d’angle?

En effet, au Canada et sûrement dans d’autres pays, la cause principale de l’arrêt de l’allaitement par les mères est l’impression d’un manque de lait (et les douleurs lors de la prise au sein). J’insiste: l’impression. Toutefois, la Leche League rapporte que « l’insuffisance de la lactation semble être un phénomène réservé aux pays industrialisés et aux groupes socio-économiques favorisés des zones urbaines des pays en développement… Il semble en fait que mis à part un tout petit nombre de causes purement physiologiques, les raisons sont plutôt à trouver dans un manque d’information sur l’allaitement au sein, un manque de connaissance sur ses mécanismes, un manque de confiance en sa capacité à allaiter et un manque de soutien pour surmonter les difficultés des débuts.»

D’ailleurs, j’ai personnellement entendu à plusieurs reprises des femmes affirmer qu’elles savaient manquer de lait parce qu’elles voyaient ce qu’elles obtenaient avec un tire-lait. C’est un mythe qui a la peau dure! Le tire-lait est rarement aussi efficace que la succion du bébé et on ne peut PAS se fier à ça. Pour plus d’info, plusieurs ressources expliquent comment savoir si un bébé allaité boit assez, comme ici.

Il semble aussi que la première raison d’arrêt de l’allaitement en France soit le retour au travail. Il faut arrêter de penser que le tire-lait est une solution miracle qui permet de sauver ET le travail ET l’allaitement. Je connais peu de femmes qui y sont arrivées. Faut dire que c’est une sacré corvée pas si efficace!

« Dans les sociétés traditionnelles, même les femmes qui vivent dans des conditions d’hygiène défectueuses, qui sont mal nourries et souvent malades, qui accomplissent des tâches physiques exténuantes et chez qui on note le plus grand nombre d’enfants de petit poids de naissance, ont presque toujours du lait.» – La Leche League

Le lait maternel, complexe et évolué

Mais pourquoi donc, le lait maternel est-il mieux? Je ne vais pas faire de plaidoyer en profondeur ici. L’OMS s’en charge très bien, et cet article du Monde résume ça joliment.

Cet article de Medela couvre bien le sujet également et cite bien ses sources. En bref, le texte rappelle que, outre le fait que les différences de composition entre le lait maternel et le lait artificiel sont majeures, le lait maternel n’est pas qu’un aliment.

  • Il est bien meilleur pour la santé du bébé: protection immunitaire, réduction de plusieurs maladies infantiles, réduction des risques de maladies chroniques comme l’obésité et le diabète, réduction de moitié du risque de syndrome de la mort subite du nourrisson (MSN)), meilleur développement du cerveau, impact positif sur la vue, le comportement et les dents…
  • C’est aussi la source de réconfort numéro un du petit et calme les crises bien vite!
  • Deuxièmement, il favorise également la santé de la mère: favorisation de la rétractation de l’utérus, limitation des hémorragies, perte de poids post partum, réduction des risques de cancer du sein, de l’utérus et des ovaires, des maladies cardiaques et du diabète de type 2. En plus, la libération d’ocytocine favorise l’attachement mère-bébé, améliore le sommeil et a un effet anti-dépresseur. Enfin, l’allaitement exclusif retarde souvent le retour des règles est un contraceptif presqu’aussi efficace que la pilule anticonceptionnelle.
  • Il comporte aussi certains avantages pratiques: le sein est souvent plus rapide que la préparation du biberon (et son lavage), il nécessite d’emporter moins d’items en déplacement, cela permet de se rendormir plus rapidement la nuit surtout si vous pratiquez le breastsleeping, l’introduction des aliments est souvent facilitée grâce à l’exposition du bébé à différents goût via le lait maternel, ….
  • Bien sûr, il a généralement un avantage financier, étant moins cher que le lait artificiel (gratuit en soi, mais il faut du temps et parfois des accessoires…)
  • Enfin, il est mieux pour l’environnement: pas d’agriculture intensive, pas de rejets industriels, pas de transport, pas d’emballages.

J’oublie quelque chose?

Parfait, mais inadapté au monde du travail

Ou plutôt, le monde du travail est inadapté aux mères. Quand je vivais au Burkina Faso, une collègue avec un jeune poupon se le faisait amener au travail quand c’était l’heure de téter. Plutôt impensable en France ou au Québec, ou si vous habitez loin!

Dans nos sociétés, les aspects pratiques cités en faveur de l’allaitement ne le sont pas toujours lorsque la mère retourne travailler très tôt, pour de longues heures, sans accès à son bébé sur le lieu de travail. Les accommodements comme les salles pour tirer le lait sont une aide certaine, mais insuffisante vu la charge de travail supplémentaire que ça implique et l’inefficacité relative du tire-lait par rapport à la succion du bébé. Le télé-travail a peut-être aidé un peu?

Personnellement, pour mon premier bébé j’ai pu travailler à la maison pendant qu’une nounou s’occupait du petit la journée. Cet arrangement a clairement sauvé mon allaitement puisqu’elle me l’amenait dès qu’il semblait avoir faim. Bien sûr, mon travail, lui, a probablement été moins efficace… Au Kazakhstan, les mères ont droit à trois ans de congé de maternité (non payé sauf la première année je crois, mais l’employeur est obligé de garder le poste pour elle.)

Bref. Cet article n’avait rien de bref.

Dit simplement, la société, inconsciemment, fait croire aux femmes que l’allaitement est naturel et facile, sans les supporter face aux difficultés que ça comporte. Puis, dès qu’il y a le moindre doute sur la vitesse de la croissance, on leur fait comprendre que leur lait est insuffisant (en quantité et/ou qualité), sans s’attaquer aux problèmes systémiques de manque de support. Puis on les incite à passer rapidement à un aliment ultra-transformé qui n’existe que depuis 160 ans. C’est de l’abus.

Moins de 35% des nourrissons allaités exclusivement au sein, (chiffre mondial de l’OMS) ça signifie 65%, soit plus de 3 bébés sur 5, qui boivent du lait artificiel, qui à la base était un dispositif médical d’urgence. Du jamais vu dans l’histoire de l’humanité.

Imaginez si on avait une situation similaire pour le sommeil. On fait croire aux parents que tous les bébés doivent faire des nuits de neuf heures à trois mois. Le vôtre n’y arrive pas? Donnons-lui un somnifère! D’accord, c’est une comparaison beaucoup trop extrême, mais elle illustre comment un dispositif médical a été banalisé au point d’être considéré comme un aliment de base alors qu’il n’a absolument rien de naturel.

Avec toute cette complexité, il n’est pas étonnant que le discours ambiant soit de dire «c’est le choix de la mère», question de leur donner un break. Dès qu’on dit que «allaiter c’est mieux», il y a des montées aux barricades, on se fait traiter d’extrémiste, de police de l’allaitement… mais justement si ça redevenait la norme, si on avait un appui smooth et constant, ça ne serait peut-être plus autant de pression, d’allaiter. Et de dire la vérité – à savoir que c’est mieux – ne serait plus considéré comme culpabilisant.

Ou bien?

Et c’est pas fini: il me reste à parler de l’allaitement long, ou plutôt non écourté. Parce que là aussi, on se fait encore culpabiliser!

Toute la série allaitement:

  • As-tu de la poudre?
  • Allaiter, c’est dur
  • Choisir l’allaitement, pas facile
  • La suite: Allaiter longtemps, culpabiliser longtemps?
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