A quel âge est-il normal de marcher? De parler? De manger seul? Quand considère-t-on bébé « en retard »? Ça dépend on se trouve dans quel contexte culturel! En gros, les parents vont adopter des pratiques différentes qui font qu’on peut observer un développement différentiel selon les cultures.
A l’époque où j’élevais mon premier bébé au Pérou, je m’étais déjà fait la réflexion sur l’impact potentiel des pratiques quotidiennes et des soins prodigués aux bébés sur leur développement. Est-ce que de le porter devant, au dos, face au monde, face à moi change quelque chose? Le laisser marcher pied nu même dehors a-t-il vraiment un impact? Ses mouvements sont-ils trop limités par les multiples couches de vêtements requis dans la maison non chauffée pendant les mois frais de l’année ? Je ne voulais pas un bébé en retard!
J’ai déjà écrit deux articles d’ailleurs sur cet impact dû aux mois froids d’hiver pendant lesquels les enfants sont soit confinés à l’intérieur, soit engoncés dans de multiples couches de vêtements.
Ce que je n’avais pas tant réalisé, c’est l’impact des attentes de la société par rapport aux fameux milestones (jalons) de développement sur l’atteinte effective de ces dits jalons. Hein?

Attentes face au développement
Mais qu’est-ce qui peut bien me faire penser à ça?
Je m’explique. Le mois dernier j’étais au Kirghizistan et je discute avec une femme ayant elle-même deux ou trois enfants. Ce jour-là, elle s’occupait en plus de sa nièce de un an. Je souris en coin en la voyant sans cesse lui tenir les mains pour l’inciter à marcher. En effet, cette pratique est, pour ceux qui suivent la mode de la motricité libre, complètement proscrite.
Elle ne tarde pas à m’expliquer que la pauvre petite est un bébé en retard, niveau développement moteur. Oui, tu vois, elle a déjà un an, mais ne marche pas et ne tient même pas sa cuillère toute seule pour manger! L’horreur! Donc, ce retard (elle insiste!) a déjà causé du souci à ses parents car les garderies ne voulaient pas la prendre chez eux. Heureusement, me rassure-t-elle, elle a pu s’inscrire, moyennant une surcharge, dans un établissement, mais un peu loin de chez elle.
En posant quelques questions, je comprends donc que dans le pays, de façon générale, il est pris pour acquis que les enfants DOIVENT marcher seuls à 12 mois. Sinon, ils sont en retard. Point. Je ne sais pas si, de fait, la plupart des enfants y arrivent… A force d’exercices et de soutient parental, j’imagine que oui!

Quels risques lié à un développement moteur précoce?
Qu’en pensent les physiothérapeutes et autres spécialistes des muscles et du squelette occidentaux? Je m’étais déjà fait dire de ne pas trop soutenir bébé debout avant qu’il le fasse de lui-même, de peur d’écraser ses vertèbres, carrément.
et surtout quelle pression sur les parents!
Pour revenir à la femme kirghize, je n’ai pas eu le temps de lui demander à quel âge on s’attend chez elle à ce que les bébés soient propres…
Cette histoire de retard m’a aussi rappelé cette jeune maman africaine, nouvellement immigrante en France, que j’avais rencontrée au parc. Elle était, elle aussi, mortifiée que son petit bébé « en retard » ne marche pas à 10 mois. On l’avait rassurée en disant que dans ce pays, on ne s’en faisait pas du tout s’il ne marchait pas avant 18 mois et qu’elle avait encore de la marge. Elle a dû nous trouver complètement trop désinvoltes, voire inconscientes!
Jalons officiels de développement

Il paraît que ces fameux jalons de développements auraient été développés en observant des enfants des pays occidentaux. Donc, si on revient à l’idée que les pratiques quotidiennes, les soins, l’environnement de l’enfant, etc., ont un impact sur son développement, on conclut rapidement que ces jalons sont peut-être moins applicables en-dehors des cultures occidentales. Moins applicables aussi, probablement, pour des parents qui adoptent des pratiques n’étant pas la norme dans leur culture.
Et bien voilà, pour ceux qui souhaitent aller plus loin, j’ai déniché cet article intéressant sur le sujet: Culture et premières acquisitions motrices: enfants d’Europe, d’Asie, d’Afrique.
Développement différencié selon les cultures
Les auteurs comparent différentes pratiques dans ces trois régions du globe, incluant entre autres la fréquence de contact physique avec les bébés et le temps passé en position allongée. Ils tentent d’expliquer comment ces pratiques différentes ont, ou pas, un impact sur le développement global moteur des bébés dans leur première année de vie. Ne vous en faites pas, toutes les différences qu’ils ont observées disparaissent avec le temps et tous les enfants observés ont finit par marcher seuls un jour ou l’autre!
Moi j’ai surtout été marquée par ces graphiques qui illustrent le peu de contact physique qu’ont les bébés français avec un adulte et le temps incroyablement plus long qu’ils passent en positions allongée.
…et des pratiques hallucinantes comme jongler avec un bébé naissant
Petit clin d’oeil aussi à ma collègue en couple mixte qui m’avait raconté avec effroi comment sa belle-mère lançait son petit de quelques jours en l’air puis le suspendait par la tête; les soins de la culture Bambara pratiqués par les grands-mères sur les nouveaux-nés y sont amplement décrits et ça semble très similaire!
Les auteurs concluent en tout cas :

Et j’ose ajouter, cette analyse devrait aussi aider à déculpabiliser les mères et diminuer le fardeau lié à l’atteinte systématique de tous les jalons supposément normaux présentés sans cesse aux parents.
***Alors là, non, je ne dis pas que ces jalons sont inutiles. Bien sûr, ils donnent une idée globale. Savoir reconnaître les signes d’un retard indicateur d’un problème de santé sous-jacent est nécessaire pour le bien-être de l’enfant. Mais je pense qu’il y a trop de pression ressentie par les parents face à ces jalons. Comme si c’était un concours, ou pire un risque pour sa réussite future dans la vie s’il ne tient pas sa tête à 4 mois ou bien son crayon à 5 ans… Prendre une approche culturelle permet de relativiser et comprendre que les attentes de la société et les pratiques qui en découlent favorisent ou pas l’atteinte de certains jalons.





